L’eau réelle et hardie

En passant par la Lozère avec mes seaux d’eau, j’ai rencontré trois cent fontaines et l’omniprésence de l’élément liquide. Si l’eau a scellé l’histoire lozérienne, elle excelle aussi à la qualifier : Lozère département des sources, Lozère source de découvertes, Lozère château d’eau de la France. Il faut dire que lors de la distribution des rivières, la Lozère a touché le gros Lot. Présente sur et dans nos sols depuis des temps immémoriaux, à l’origine de toute vie, on peut véritablement parler en Gévaudan d’une odyssée de l’eau mère. Pour le Gabale, l’eau réelle et hardie est le sceau véritable qui identifie le pays. Cette eau a de multiples visages. Elle peut être conservatrice quand elle roule sur le dur granite, progressiste lorsqu’elle s’insinue dans les failles calcaires, situationniste quand elle stagne sur les tourbières, ou insoumise et rebelle quand elle éclate en cascades sur un sol géologiquement composé d’anar-schiste.

Dans le monde souterrain

L’eau a façonné le dehors mais aussi le dedans du Gévaudan, notamment l’intérieur du causse central lozérien. Ici, la terre, mot maître du Sauveterre ventre de la Lozère, est sculpté par l’eau, qui avec le temps fait ratures en de nombreuses grottes. Ruisselant par les dolines, fugitives par nature, les eaux, logiques, ne peuvent rester enfermées et fuient à la première pente, tenues qu’elles sont par la loi de l’écoulement. Cette loi dit « le moindre degré de pente tu suivras ». L’eau lit la loi. La loi lue, la loi lie l’eau. Alors l’eau lustrale dévale les entrailles cavernicoles. Elle se perd dans les galeries qu’elle remplit peu à peu. Les petites flaques pleines d’enthousiasme amorcent des robinets minéraux. Ainsi font siphon les petites mares honnêtes. Au terme de ces méandres, l’eau de source jaillie et parfois pétille de joie comme à Quézac, ou arrive aux thermes comme à Bagnols les Bains. De toutes façons, quand elle sort de l’aven, l’eau porte chance.

Séquence porneaugrafique

L’eau déjà belle qui blanchit tout à commencer par la campagne, a aussi une histoire d’O. En lot l’eau, fait rare, y prend des aspects érotiques sous le regard mammaire des puechs des Bondons. Toute terre matricielle a nécessairement un milieu humide. Les sombres entrées triangulaires et plissées des diaclases qui jalonnent le cours des gorges du Tarn, évoquent autant de portes de temples de Vénus aux lèvres sombres, moussues et lisses d’où s’écoule l’eau de vie, après la pénétration de l’eau, lie des phalliques nuages, pour en faire l’eau, lit des rivières où elle laisse parfois des îlots.

De l’eau de Rome au lait de la Bête

La mythologie gabale regorge de légendes mettant en scène l’eau lozérienne. Le Styx, fleuve souterrain des enfers aux méandres d’eaux noires et chargées de propriétés magiques, est l’eau de l’au-delà. Elle serpente, comme un reptile paumé échappé du Paradis, au fond de la vallée des enfers entre Marvejols (48100) et Saint Léger de Peyre (48100). A St Rome de Dolan (48500) et St Roman de Tousque (48110) sont nés et ont grandi Romulus et Remus, indolents jusqu’au jour où ils burent l’eau fortifiante des fontaines qui jaillissent dans ces deux villages, et qui leur permit plus tard de fonder Rome. Ajoutons tout de même au passage un fait oublié, à savoir qu’ils avaient surtout tété le lait de la louve arrière-arrière-arrière-grand-mère de la Bête du Gévaudan (à quelques arrières près) qui avait les crocs comme les dents de la mère. L’eau du Gévaudan est également protégée par les Dieux de la Gaule. Poseidon était un pauvre sot d’eau incapable de vaincre Ulysse, alors la semence de Taranis coule dans le Tarn, où en fertilisant les ondines, elle donne naissance au Drac, personnage cryptozoologique dont le caractère ombrageux n’en fait pas un affable de la fontaine.

Et d’aventures en aventures, d’entrain entrain, de porc en porc

On ne sortira pas la baille de si tôt des humeurs Gévaudanes. L’eau toque, tonne et tonitrue par tous les pores de la peau lozérienne. Mais elle est parfois menacée, comme à Chanac (48230) par exemple, à cause de l’apport des porcs avant qu’on ne leur fasse la peau, quand leur lisier s’enlise et glisse sous la glaise, quand des amibes abîment l’aliment liquide, faisant courir au buveur imprudent d’importants risques d’empoisonnement : l’eau renie-t-aux reins que de qui trop trinque. C’est un délit qu’altérer l’eau dont se désaltèrent d’innocentes créatures, hommes ou animaux. Oh, cette eau pâtie, même si elle est bonne contre les rhumatismes. Préservons l’eau, cette source de vie qui nettoie nos organismes de l’orifice buccal, avant de ressortir toute honte bue, par des échappatoires moins nobles. C’est pourquoi je dédie ces lignes coulantes d’émotion à l’eau, qui étale et appareille, pour le plus grand système hydrologique de France en termes de nombres de sources, à l’eau qui est à l’appareil aquatique lozérien ce que le Pacifique est à la planète et à l’eau qui est à la pareille ce que son battant est à la Non-pareille [1]

Lozérix - Gardien des eaux effleurées et Osthé-eau-pathe.

[1] La Non-Pareille. Ancienne cloche de la cathédrale de Mende en 1517. 3,25 m de diamètre, 2,75 m de hauteur, 33 cm d’épaisseur, 25 tonnes. Le battant est exposé dans la cathédrale. Les croyance populaires lui prêtent le pouvoir de rendre les femmes fécondes. Nostradamus a écrit : Ol toc de la campano, Mendé malo sepmano (quand la cloche sonnera, Mende mauvaise semaine aura).