Le zéro a été introduit vers le Ve siècle par les mathématiciens arabes, et ce n’est qu’au douzième qu’il est arrivé en Europe. Il faut croire qu’ils ont eu une riche idée : aujourd’hui ce chiffre est le plus important de tous.

Les zéros ne sont pas fatigués, contrairement à ce que disait Albert Eisenstein dans "Le Cuirassé Potemkine". Bien au contraire ! Dans notre époque d’inflation galopante [1] le zéro occupe la première place, reléguant le 1 à la deuxième place, le 2 à la troisième place, etc. jusqu’à l’infini relégué à la infini+1-ième place, laquelle reste, vous vous en doutez, très inconfortable. Pourquoi cette célébrité ?

Combien de zéros ?

Eh bien, parce que ce qui compte le plus, tout le monde le sait, c’est le nombre de zéros. Partout, dans toutes les mesures, les évaluations, les transactions - financières par exemple - la question importante c’est : "Combien de zéros ?" Et plus il y en a, mieux c’est. Trois zéros et deux zéros, c’est des mille et des cents. Six zéros, c’est des millions. Et neuf zéros, des milliards ! Inutile de vous dire que même si vous nêtes pas agriculteur, tout ça, ça fait pas mal de blé.

Le zéro ne se suffit pas à lui-même, cependant. Car si le nombre de zéros est important, cela ne vaut rien s’il n’y a pas un autre chiffre devant. Trois zéros, c’est toujours zéro. S’il n’y a que des zéros, c’est sans aucun intérêt [2].

Les autres chiffres, devant ce nouveau venu, se moquèrent du zéro, s’amusant dès qu’il avait le dos tourné à casser du sucre sur son dos bien rond ("Il est nul, il ne vaut rien, il n’y a rien à en tirer, le zéro c’est que d’alle" etc.). Devant cette situation ostraciste et inégalitaire, le zéro plaida le racisme et l’intolérance. Il finit par forcer les autres chiffres à conclure une alliance de manière à ce qu’ils ne l’abandonnent pas. Prenons un petit exemple pour bien comprendre comment il s’y est pris.

Quand le zéro n’existait pas

En ces temps là, si vous vouliez vendre mille euros votre vieille 2CV à un ami, ce n’était pas possible. Le meilleur prix était donc 1111 euros, ou si vous étiez généreux, 999 euros. Le choix était vite fait par votre ami entre un euro de moins et 111 euros de plus. Si vous vouliez gagner vraiment vos mille euros, il fallait ruser et passer votre annonce comme suit : Vends 2CV excellent état, peu servi, comme neuve, 99999 kilomètres, valeur argus 1111 euros, remise exceptionnelle de 111 euros. Evidemment, c’était peu pratique et coûtait plus cher (34 lettres en plus dans l’annonce). De là vint cette horrible l’habitude des commerçants avec leurs prix à 69,99 euros, ou 99,9 euros, ou 49 dollars 99 cents. Cela date tout simplement de l’époque où le zéro n’existait pas. On pourrait croire qu’avec l’invention du zéro cette situation ridicule allait changer mais vous connaissez les commerçants, ce sont des gens frileux. Des fois que le zéro disparaisse à nouveau, ils ne prennent pas de risques.

En ces temps reculés, l’absence du zéro avait de nombreuses autres répercussions. Quand vous annonciez "mille cent onze euros" à l’époque du téléphone arabe, ça prêtait souvent à confusion à cause de la qualité déplorable des lignes. Et "neuf cent quatre-vingt dix-neuf euros plus un" n’était pas non plus très satisfaisant.

La sécurité aussi laissait à désirer puisque la tolérance zéro n’existait pas, alors qu’elle s’applique parfaitement aujourd’hui pour un vol de citron à l’étalage [3]. Au mieux pouvait-on atteindre la tolérance 1, une loi qui fut instituée par le cheik Ibn-Al-Ben-Sarcosi (de mère italienne) autorisant chacun à commettre un seul délit en toute impunité [4].

Dans le langage de tous les jours, l’absence du zéro était aussi un manque cruel. Le professeur ne pouvait pas mettre le fameux zéro éliminatoire, et les cancres, rentrant chez eux avec un "Un Pointé" trouvaient qu’ils n’étaient pas si nuls que ça. Du côté des meilleurs élèves ce n’était pas mieux non plus d’ailleurs, puisque personne ne pouvait avoir zéro faute. De leur côté les scientifiques se battaient pour savoir si l’eau gelait à -1° ou +1°, ou si elle entrait en ébullition à 99 ou 111°. Bref, cette absence se faisait cruellement sentir, et la découverte impromptue du zéro, griffoné sur des manuscrits cachés dans des amphores, disséminées au fond de grottes secrètes autour de la mer morte fut une grande découverte.

La grande fête du zéro

A compter de ce jour, le monde progressa de manière spectaculaire. Au lieu de 1111 ou 999 on pouvait désormais écrire 1000. On inventa alors le kilo, (jusque là il fallait acheter les pommes de terre au prix des 999 grammes, ce qui faisait des calculs compliqués et provoquait des files d’attente insupportables chez les marchands de légumes). Puis on découvrit la tonne : mille kilos, facile à manipuler comme concept. Auparavant, le cannabis saisi dans le port de Marseille n’était même pas signalé par la police (Au lieu de "trois tonnes de drogue", c’était "3 fois 999x999 grammes saisis dans un entrepôt par les stup" et ça, tout le monde s’en foutait parce que c’était trop compliqué à comprendre). Enfin on inventa le mètre, et dans la foulée le mètre cube, qui remplaça l’ancienne mesure de volume appellée "Empereur Chinois" (999x999x999, le 9 étant le chiffre de l’empereur). Les architectes se mirent aussitôt à bâtir les Pyramides, puis le Louvre. La Bourse fut créée, avec des progressions possibles de 10 %, voire exceptionnellement des gains de 100 % (Le fameux "Coup de Bourse"). Un peu plus tard ce fut le SMIC avec des ajustements conjoncturels de 0,1 % (Le fameux "Coup de Boule"). Les comptables inventèrent les KF ou kilofrancs pour calculer les salaires, puis les KE ou kiloEuros pour l’ISF et la rémunération des dirigeants. Le décimètre apparut, commençant à 0 et finissant à 10 alors qu’il avait jusque là couvert que de 1 à 9 cm, (et que les millimètres n’existaient pas puisqu’on ne pouvait rien diviser par dix).

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Devant ces succès les autres chiffres se rebellèrent, surtout le 1 et le neuf qui y perdaient beaucoup au change. Ils refusèrent le système décimal pour compter les jours de l’année (qui passa exprès de 400 jours à 365, chiffre invraisemblable), et rejetèrent dans la foulée les 10 mois de 36 jours + 5 jours de congés. Ils établirent un système compliqué de 12 mois (11 mois aurait donné trop de valeur au 1) où le 3, le zéro et le 1 réussirent à magouiller, et s’attribuèrent la plus grosse part du gâteau avec des mois en alternance de 30 ou de 31 jours. Sur l’insistance véhémente du 2 allié au 8, on créa février avec 28 jours. Ce fut au tour du 9 de protester, et le 4 vint à la rescousse. On décida donc qu’il y aurait 29 jours tous les 4 ans. Le sept eut les semaines, on s’arrangea pour qu’il en ait 52 pour satisfaire le 5. Et on donna au 6 les semestres. Tout le monde était content.

Mais quand on parla de la numérotation des siècles, le lobby des chiffres non nuls intervint aussitôt et exerça de violentes pressions. Il fut donc décidé que les siècles commenceraient avec le premier au lieu du zéroième (ainsi le 12e siècle désigne les années commençant par 11 : pas très malin !). Bien évidemment pour les millénaires ce fut le même tabac [5]. On en paie les conséquences encore aujourd’hui, si vous vous souvenez du débat à propos de l’an 2000 où personne ne savait si le troisième millénaire venait de commencer ou pas. Incompréhensible, n’est-ce pas : il a fallu attendre 2001 pour entrer dans le troisième millénaire ! Cette remarquable stupidité est due à cette hargne indéfectible des chiffres envers le zéro, sans quoi l’an 2000 aurait été normalement, comme tout le monde s’y attendait, la zéroième année du deuxième millénaire [6].

(A suivre)

[1] Je parle par exemple de l’inflation des rémunérations des dirigeants, ou du budget du Ministère de l’Attaque US…

[2] Sauf en informatique qui ne manipule que des zéros et des un. Mais l’informatique aussi ça ne vaut rien, à voir le nombre de virus et de spams qui polluent nos malheureux ordinateurs. Et le fait que la machine que vous achetez maintenant ne vaudra plus rien l’année suivante

[3] Les milliards détournées par les hommes politiques véreux ne font du mal à personne, ils sont payés par nos impôts

[4] L’immam Ibn-Al-Ben-Ch’Irak en profita d’ailleurs insidieusement de nombreuses fois en faisant croire à chaque occasion que c’était la première

[5] Et donc l’augmentation, en particulier des pressions, qui comme chacun sait se mesurent en bars (dans les livres d’histoire, on parle de l’ex-pression bar-tabac)

[6] (A suivre)