Il s’appelait Jonquille. Il naquit aux Laubies d’Arrefates, canton de Serverette au cœur de la Margeride, dans les années 1850. Premier enfant de la famille, il fut prénommé Narcisse. Dès son plus jeune âge, Narcisse Jonquille présenta une personnalité complexe due à son androgynie.

Il possédait un esprit très vif, beaucoup d’intelligence et de sensibilité. Sa particularité physique ne lui posait aucun problème. Il se moquait de lui même dès qu’un miroir lui renvoyait son image ambiguë :

Suis-je narcisse ou jonquille ?

Suis-je garçon, suis-je fille ?

Je suis lui et je suis elle,

Je suis narcisse et jonquille,

Quand je suis fleur je suis fille belle

Mais avant je suis en bouton,

A ce moment je suis garçon.

Elle s’appelait Bélissande. Elle vit le jour à Laubert, au lieu-dit Les Térailles, à deux pas du col de la Pierre Plantée, pendant le rude hiver 1856. Elle avait les yeux verts de ses vieux ancêtres celtes, mais c’est d’un lointain parent helvète qu’elle avait hérité son abondante crinière aile-de-corbeau, noire aux reflets bleus. Dans le patois local, son prénom Bélissande devenait Belou, et comme le patois accole souvent les particularismes familiaux, pour tous elle était Belou helvète, alors qu’elle tenait de son père David le nom de Lintche.

Narcisse Jonquille, doué pour les études et né dans un famille aisée, alla faire sa médecine à Montpellier. Il revint au pays avec sous le bras son diplôme de médecin, un ronflant titre de docteur et l’ambition de soigner ses semblables. Ses sens s’étaient éveillés au fin fond de son être, sans pour autant se décider entre les deux options offertes par Dame nature. Ainsi éprouvait-il une attirance autant pour le beau sexe, que pour les poilus.

Belou, issue d’un milieu modeste, avait eu l’enfance et l’adolescence traditionnelle des lieux et du temps. Ambiance campagnarde et agricole faite de peu d’école, peu de jeux, et beaucoup de travail. Lorsqu’elle s’épanouit, la beauté de ses traits et la régularité de ses formes grandirent aussi. Elle devint la plus jolie fille du pays.

La rencontre eu lieu un jour de fête votive. Le docteur Jonquille était venu se distraire en participant au tournoi de quilles des Térailles. Dans le même temps, Belou coiffait la couronne de pivoines sauvages de reine du village qui ceignait traditionnellement le front de la jeune fille élue Miss Térailles. On ne sait ce qui provoqua l’émoi cataclysmique qui entraîna le basculement radical et définitif du docteur dans la gent masculine. Etait-ce les beaux yeux verts, les longs cheveux noirs, l’enivrant parfum des fleurs fuschias ou les trois réunis, mais après être resté des années indécis dans une position janusienne, également disposé à la force virile qu’à la douceur féminine, Jonquille succomba sur l’instant aux charmes de Belou. Il n’en fallut pas beaucoup plus pour que celle-ci rende les armes face aux assauts de Narcisse, et ce qui arrive dans ces cas là, arriva il se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup de créatures.

L’histoire singulière de ce garçon à deux faces et les épousailles finales entre le Docteur Jonquille et Miss Térailles servirent de base à Robert Louis Stevenson qui n’eut qu’à anglosaxonniser les noms propres pour écrire un roman qui fait toujours référence dans la littérature gothique.

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