Une œuvre littéraire reflète souvent les expériences de son auteur. Il en va ainsi de Robert Louis Stevenson, auteur de l’indémodable "Voyage avec un âne à travers les Cévennes".

De retour en Angleterre après ce périple, il écrivit son best-seller "L’île au trésor". Cette romanesque épopée épique est jonchée de traces du séjour Cévenol, comme le plateau de St-Laurent-de-Trèves est signé d’empreintes de dinosaures, aujourd’hui recouvertes de chapelets de réglisse que laissent choir des cohortes de brebis au cul fécond. Savoureuses sont toutes ces descriptions de bivouacs ou s’égrainent tant de recettes de moutons du Méjean qu’on croirait lire le guide du broutard. Plus inattendu est le choix que fit Stevenson d’un récit maritime après avoir traversé les paysages océaniques du Gévaudan, de la cascade de Runes aux torrents du Pont de Montvert, jusqu’au rendez-vous aquatique de Florac ou le Tarn, le Tarnon, la Mimente et la source du Pêcher jaillissant des griffons, de leurs flots raclent les soubassements des causses. Il relate dans ses mémoires le dantesque spectacle d’une gabare de bon gabarit allant, pleine de bons Gabales à Garabit, prise dans une tempête sur le Lot, au pied du château du Tournel. Stevenson fut fasciné par la lutte de la gabare, ballottée de maelström en chaudron-de-sorcière avant de pouvoir se dégager de l’impétueux courant de cette portion de rivière, où les eaux confluent et affluent entre dalles de schiste et moraines granitiques, oubliées dans le mitan du Lot par un ancien glacier à un âge ou Mathieu Salaime, le meunier de Bagnols-les-Bains n’était pas encore né. La dangerosité des passes fluviales lozériennes rythme d’ailleurs les dictons de marins, si celui qui voit Molène voit sa peine, qui voit Sein voit sa fin, qui voit Ouessant voit son sang, sachez que qui voit le Tournel voit son linceul.

Tout à fait méconnues sont par contre les conséquences de la traversée trans-cévenole sur le choix du nom d’un personnage essentiel de "L’île au trésor". Si l’on remonte dans le temps et dans le contexte, il apparaît que Stevenson trekke en Lozère à peine cent ans après les exactions de Jean Chastel, le psychopathe dépravé et nécrophile qui maquillait ses crimes en une mise en scène habile laissant croire à l’attaque d’un loup, ce qui déclencha une ire lupusophobe sanglante et sans comparaison, mais ceci est une autre histoire. Chastel, à la tignasse rouge comme la verdure enflammée d’un châtaignier en automne, a un appétit féroce et pour l’assouvir le gars roux sillonne Languedoc et Auvergne en une mortelle randonnée, égorgeant ici un pâtre, éventrant là une bergère. Le souvenir de Chastel et de ses crimes restait très présent, des rumeurs à vous glacer l’échine courraient toujours sur son dos, notamment qu’il pactisait avec le Diable, qu’il avait le pouvoir de faire tourner le lait, de déflorer une vierge et de faire avorter n’importe quelle femelle, par la seule force de son regard. De surcroît, Chastel menait des monstres canins, dogues descendants des chiens de guerre abandonnés par les Anglais boutés de là par Du Guesclin trois siècles plutôt. Il se murmurait également, comble de l’horreur, qu’il nourrissait ces chiens uniquement de cadavres de gens d’église car les curés ça sert d’os. Pour cela on disait tous les mâtins démons.

Ce qui a été oublié par l’histoire, la grande, mais retenu par la petite et Stevenson, c’est qu’en 1789, Jean Chastel a été proprement estourbi par un paysan de La Besseyre-St-Mary, Jean-le-long, ainsi surnommé à cause de sa grande taille. Jean-le-long, bras armé de la juste colère populaire, logea une balle d’argent au beau milieu du front bas et lourd, pesant comme un couvercle sur l’esprit malfaisant en proie aux longues nuits, de la tête à Chastel. On planta un pieu dans le cœur du cadavre, et le cercueil dans lequel on déposa la dépouille maudite fut rempli d’ail avant d’être incinéré. Sa maison fut brûlée et les ruines recouvertes de gros sel, en un exorcisme libératoire et collectif ou tout le voisinage mis la main à la patte. Occultant cet épisode croustillant d’une justice rendue par des Croquants, la presse à sensation de l’époque qui avait déjà la dent dure ne mâcha pas ses mots et fit choux gras et gros titres de cette chimérique histoire de loup polymorphe, indescriptible rejeton quasi modelé par l’accouplement inconcevable du Lion de Balsièges et d’une gargouille envolée du plus haut clocher de la cathédrale de Mende.

A l’évocation des faits, Stevenson, en bon Ecossais ne se laissa pas prendre à cette fable d’animal monstrueux. Il célébra le courage du héros en buvant force bière au son des chants de la marine en bois, éclusant plus que le Champ-de-la-Marie n’en boit, ancien nom du Pré-vival zone inondable bien connue des Mendois. Il adouba Jean-le-long, auteur véritable de l’élimination de la créature infernale par une balle d’argent de haut vol qui mis fin aux bas instincts. C’est en son honneur qu’il nomma son capitaine flibustier, Long John Silver.

Lozérix - Silver à soie de magnanerie cévenole.