Depuis la nuit des temps de l’aventure humaine, à peine fini le crépuscule de la préhistoire notifié par la maîtrise du feu par l’Homme, (face au nombre d’hectares parti en fumée cet été, peut-on parler de maîtrise ?), à l’aube de la civilisation et dés l’aurore de son histoire, le Gévaudan a été menacé ou mis à mal par une succession d’envahisseurs aux attitudes plus ou moins néfastes. Nous avons vu passer les Romains, les Sarrasins et les Maures, les Vandales, les Wisigoths, les Ostrogoths, les Parigoths, les Huns et les Zôtres, des Anglais, des Prussiens ou encore des Allemands, et depuis peu un nombre croissant de colons dont la richesse, si elle alimente l’escarcelle de quelques profiteurs lubéronisants, commence à pénaliser les paysans et ruinera à court terme notre identité.

Aujourd’hui, une nouvelle attaque est lancée (Midi Libre du 16-09-2003). D’une manière plus insidieuse, "on" s’attaque aux fondements historiques et culturels de notre patrimoine, en portant ombrage d’une simple présence aux piliers culinaires qui soutiennent avec orgueil le fronton gastronomique du terroir lozérien. Cette offensive est ourdie avec leur délicatesse coutumière par les arrogants cow-boys d’outre atlantique menés par une caricature clownesque qui va jusqu’à usurper le nom d’un prestigieux clan écossais, mais qui loin de s’adonner au noble maniement de la claymore, fend l’air en tranches grasses d’une vulgaire raclette à retourner les steaks hachés. Clown comique ou clown triste, auguste ou pantomime ? Rira t-on de ses clowneries ou pleurera t-on la fin d’une spécificité locale.

Car "il" envisage de s’installer à Mende. La Lozère perdra de ce fait son enviable statut de village résistant encore et toujours à l’envahisseur et de dernier département français encore épargné par la présence d’un débiteur d’ersatz à vocation nourricière souvent dénommé male-bouffe. Male-bouffe comme on dit male-bête, male-peyre, male-peste, males-aïgues et tout ce qui est réputé investi par le Malin comme les bègues qui en sont souvent victimes, frappés de male-diction. Par contre, quand on parle de male-poste, il s’agit bien du véhicule du préposé des PTT. Cette liste qui effleure du mal résonne avec raison comme une oraison funèbre et un chant d’oiseau de malheur.

Fichée en terre gabale comme un étendard de légion romaine, cette enseigne M. "M. le maudit" dirait Fritz Lang - ne sera t-elle pas comme un harpon dans la chair d’un cachalot, comme une banderille dans l’échine d’un taureau déclaré de combat sans qu’il ait pu donner son avis, ou comme le bec de l’aigle dans le foie de Prométhée. Les consommateurs, surtout les plus jeunes, mal-armés - comme Stéphane - pour résister aux effets de mode, vont être dans une position similaire. Tout d’abord, par de savantes passes de muleta, il seront gavés d’effets d’annonces publicitaires alléchantes sur les prix, la rapidité, la convivialité, les jeux pour enfants, le service au volant et autres poudre aux yeux. Les premières banderilles seront posées par la qualité réelle des ingrédients, aliments reconstitués, sodas ou le sucre le dispute aux colorants et sauces aux arômes artificiels. Et comme partout, l’estocade sera portée contre les petits établissements traditionnels plus lourdement taxés par cette tévéha qui est élastique comme du caoutchouc.

Les papilles qui vrillent sous les senteurs végétales qui embaument les plats coutumiers résisteront-elles à l’humus culinaire ? Des effets secondaires surprenants sont déjà visibles dans un pays ou la male-bouffe est très répandue : enfants mutants aux immenses oreilles rondes et noires et adultes obèses qui sous l’effet de la colère deviennent énormes et verts. Tous souffrent de graves altérations psychiques les poussant à des conduites agressives et impérialistes, s’accompagnant de troubles visuels au cours desquels le malade voit le monde à travers une bannière étoilée avec des pays manichéenement répartis de part et d’autre d’un axe du mal. C’est aussi la-bas qu’on effrite les traditions culinaires en rebaptisant les french fries en freedom fries sous prétexte de non-allégeance à une expédition guerrière néo-colonialiste aux forts relents pétroliers. A ce sujet n’oublions pas les paroles du prophète Saint Malachie : "bien mal acquis ne profite jamais" !

Rappelons que de nombreuses voix s’élèvent et que certains vont jusqu’à "le" voir comme le symbole du mal-manger, du mal-boire et d’une société de consommation qui malmène l’individu. En Lozère, cette alerte au mal y bout, et on brame car y bout aussi un multiséculaire folklore de boustifaille. Au pays du jambon de montagne, daubes, civets, gibier, aligot, truites, champignons, pâtés, fruits des bois, charcuterie, fricandeau, b ?uf d’Aubrac, agneau caussenard, poulets canards et lapins fermiers, tripoux, manouls, sac d’os, coupétade, châtaignes, légumes, fromages, où tout pousse et s’élève à part peut être les bananes, mangues, ornithorynque, igname, perche du Nil ou caille de Patagonie, le débarquement du mal-axé n’est-il pas malvenu, maladroit, mal-à-propos et relevant du malentendu.

Le mâle Eole serait bien inspiré d’éventer ces projets et de les souffler en expirant vers des cieux moins authentiques. Quant à l’enseigne plantée, elle servira de toutes façons à la Bête du Gévaudan qui lèvera à son encontre une patte arrière intéressée.

Lozérix "Aux gémonies soit qui mal y pense"

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