Inventer sans cesse jour après jour n’est pas de tout repos, ce fut pourtant pendant quelques millions d’années le pensum incontournable de l’ami Oumhr, notre abominable homme des gènes. Né trop tôt dans un monde trop jeune Oumhr débarqua un beau jour dans un monde insipide, pas un troquet, pas une mobylette, RIEN. Et tout à inventer.

De la pédale de frein à l’aspirine

Impossible d’imaginer un monde aussi désolé que celui de notre compère Oumhr. Paris Match et TF1 n’étaient pas inventées, pas plus que Sarkozy bling-bling ou Cecilia pas-tatras. Le pétrole n’était pas à cent dollars, ni même à vingt, ni même à zéro car personne n’avait encore inventé le pétrole, ni les idées d’ailleurs. Mais bon avant d’aller travailler plus pour gagner rien il fallait boire son café et Oumhr était là devant une énigme majeure : comment trouver la recette ? Car devant son lait froid aux Kellog’s Oumhr ne se sentait pas d’attaquer sa rude journée aux champs. TOUT à inventer, ça ne vous dit rien ? Personne n’avait encore idée de ce que seraient les assurances sur la vie, les vilebrequins ou les archevêques, les péchés capitaux et les amalgames dentaires, les steacks hachés ou le cigare de la Havane. Que faire ?

Oumhr commença sa première idée après la découverte du feu, une sorte de flamme chaude qui faisait bon quand on avait froid l’hiver et qui éloignait les ours de la tente dressée chaque soir. Son idée était simple : les restes du repas de la veille, au lieu d’être bêtement jetés à la déchetterie ne pouvaient-ils pas être à l’origine d’une boisson chaude à ajouter au lait du matin, histoire de se réveiller et de se donner un peu de nerf pour aller attaquer le bison ou labourer le champ de sorgho ? Quelque chose de bon, qui sentirait bon le café dont avait parlé leur ancêtre Adam, et qui plus tard permettrait peut-être d’y tremper des galettes bretonnes. A cette simple idée les narines de Oumhr frémissaient délicieusement à chaque aube, et il se dressait d’un bond entre le bœuf et l’âne dans son douillet lit de paille pour expérimenter une nouvelle recette matinale.

L’âne pour avoir du son

Il commença par tambouiller dans une grande marmite tous les restes de la veille : un peu de cet os de cuisse de mammouth avec les racines d’artichaut trop dures, de la graisse de Yack pour donner un peu de goût et quelques pincées de sable revenues à petit feu. Evidemment cela vous semble sans doute stupide mais vous-même, parisien occidental attablé au Fouquet’s, avez-vous bien idée de la manière dont les Inuit mangent leur phoque ? Non, n’est-ce pas ?

Ensuite Oumhr s’était fabriqué un filte Melitta avec des feuilles de bananier séchées et y versait de l’eau chaude, par dessus son ragoût concentré. Le fumet ne lui semblait pas tellement propice à une belle journée de labeur mais il s’obstina longtemps - quelque 100 000 ans - avant de commencer à trouver le breuvage un peu plus accueillant. L’idée c’était la to-ré-faction, il en était persuadé, le mot lui semblait joli et propiciatoire. Prendre quelque chose, le griller délicatement sur une pierre, le broyer avec une pierre polie, puis faire passer dessus un liquide chaud pour recueillir le nectar par en dessous c’était séduisant. Et pendant qu’il refaisait ses tentatives les autres avaient inventé la tasse, la cafetière et le charbon de bois, ce qui lui facilita la tâche diantrement il faut bien le noter. Le pied à coulisse par contre ne lui aurait été d’aucune utilité et c’était tant mieux car il n’était pas encore inventé au moment des grottes de Lascaux.

L’ingrédient, la substance de base fut difficile à trouver et il dut effectuer de nombreux essais. Après les poils de martre, il essaya la bouse de zébu qui lui parut un peu trop corsée. Un jour il découvrit les tomates, mais elles avaient trop de jus et refudaient de se torréfier ou bien éteignaient le feu avant d’arriver à maturité. Il fit alors d’autres tentatives avec des bananes, du rutabaga, des choux-fleurs et des endives belges (enfin, pas loin). Dans le doute il essaya alors les minéraux comme la pierre de Castries ou le marbre de Carrare, le quartz et le minerai de fer. Puis ce fut le tour des animaux avec le Tigre de Tasmanie, le fourmilier, la poche de kangourou, la baleine puis le rouget grondin. Enfin il essaya le mil, la caroube et les feuilles d’ananas plus faciles à se procurer que la baleine.

Le miracle se produisit le jour où un ami lui apporta de la graine de café, de la vraie. Il regarda, émerveillé, les petites billes reluisantes et se dit que ce dernier essai serait le bon.
- Sois béni ! s’exclama-t-il, sans savoir ce que pourrait bien dire ce mot inventé pour la circonstance. Comment s’appelle ce végétal ?
- Je ne sais pas, alors je l’ai appelé "café" pour me souvenir.
- Eh bien avec ce café je vais peut-être enfin faire du café !

Et effectivement il eut raison. Il faillit rater la recette à plusieurs reprises, d’abord lors de la cuisson poussée trop loin, la cendre ne donnant pas un résultat digne de ce nom. Puis il tâtonna pour les proportions, commençant par en mettre trop peu avec une pincée pour douze litres d’eau, puis exagérant avec douze cent kilos par tasse. Ce n’est que lorsqu’on eut inventé la première cuiller à café qu’il trouva le dosage idéal, une par tasse, plus une pour le pot.

Ragaillardi par sa réussite Oumhr but plusieurs tasses d’affilée.
- Maintenant se dit-il, dans les cent mille ans à venir je vais inventer le thé.

Il avait en effet une tribu amie, les five oclok, qui habitaient très au nord et aimaient bien les boissons d’après-midi. Après le café, le thé ce serait vraiment du gâteau.