"Je suis désolé..." a déclaré Dominique de Villepin pour expliquer aux Français qu’il ne pouvait plus soutenir son projet de loi sur l’égalité des chances. Interrogé, l’entourage du premier ministre a dévoilé que ce dernier était plus probablement dépité, voire décontenancé et même désamianté par la réaction des lycéens et étudiants.

Découverte

L’expert vocabulairien de l’association s’est aussitôt penché sur cette brûlante actualité pour en tirer quelques enseignements et nous éclairer de ses lanternes magiques. Car depuis le cours élémentaire nous le savons bien, la langue française a une grammaire qui explique le pourquoi et le comment de la composition des mots. Et nous voici devant un cas très intéressant : le préfixe de- ou dé-.

Comme nous le suggère le titre de ce paragraphe, le préfixe de- ou dé- placé devant un mot exprime l’idée opposée à celle contenue dans ce mot. Ainsi lorsque nous sommes couverts nous sommes cachés, à l’abri des observations extérieures ou des intempéries par exemple. Et lorsque nous sommes dé-couverts nous voilà exposés aux regards, ou aux frimas de cette fin de printemps plutôt fraîche.

Certes. Mais en dehors de la classe de grammaire nous avons bien l’impression que cela ne nous sert pas à grand’chose ? Eh bien détrompez-vous. De même que nous avons exploré de nouveaux univers signifiants avec les Regards sur l’enrichissement circonvolutif de la langue française, nous pouvons mener de passionnantes réflexions à propos du préfixe de-

Défaits, détruits ou démantibulés ?

Car faire et défaire c’est toujours travailler. Faire, c’est inventer, créer, fabriquer, assembler, et défaire c’est revenir aux constituants originels. Tout le monde sait bien que lorsque l’on fait, on peut vouloir revenir en arrière et pour cela on défait. Ainsi on coud et on découd, on visse et on dévisse. On boulonne et déboulonne, on plante et on déplante. Tout verbe peut se trouver renversé dans sa signification par ce simple petit préfixe.

Ceci dit, lorsque l’on détruit, on défait avec sauvagerie de manière à ne pas pouvoir re-faire. Et voilà qu’une lumineuse idée surgit au coin de la phrase, qui peut nous amener très loin. Car si détruire est équivalent de défaire en plus radical, faire devrait avoir un équivalent plus constructif. En enlevant dé- ce serait donc Truire.

Désuétude

Ce verbe tombé maintenant en dé-suétude a été d’usage courant cependant pendant une longue période (où il était alors en suétude). C’est ainsi qu’entre autres on le retrouve dans ce vers de la fable de La Fontaine [1] où Grincheux profère sa malédiction envers le Loup qui a soufflé comme un fétu de paille la maison de son frère Simplet : "Si tu ne retruis pas ce que tu as détruit..."

Ainsi après avoir démantibulé on peut à l’inverse mantibuler voire remantibuler. Si l’on a déserté rien n’interdit de reserter. Enfin si l’on dit parfois des énormités c’est que l’on déconne. Il est intéressant de constater que l’inverse, c’est-à-dire conner signifie donc que l’on dit à nouveau des choses sensées.

Resuétude

Reste un autre volet passionnant de cette exploration, que nous venons de survoler mais auquel nous n’avons pas accordé toute l’attention qu’il mérite. Car si l’on fait et qu’ensuite on défait, on peut repartir à zéro et cette fois on dit qu’on refait. Qu’est-ce à dire ?

Eh bien le préfixe re- sert cette fois à montrer qu’une action déjà réalisée peut être entreprise une nouvelle fois. Penchons-nous quelques instants sur cette nouvelle possibilité. Si on détruit, on ne peut probablement pas refaire mais on peut certainement retruire. Dans le même ordre d’idées on pourrait après avoir démantibulé, remantibuler, après avoir démoli, remolir. Après avoir détourné de l’argent, le retourner, défié quelqu’un, le refier. Ou après avoir dégoisé abondamment (contre par exemple M. de Villepin), regoiser pour lui. Il en serait certes tout requinqué, à moins qu’une nouvelle réaction des étudiants ne le déquinque à nouveau (Remarquons que cet été notre premier ministre avait l’air au contraire parfaitement quinqué).

Mansuétude

Dernière étape de notre découverte, ces verbes qui ont un contraire n’obéissant pas à cette règle, pourtant si efficace.

Si en entrant dans une pièce obscure on allume, ensuite il faut éteindre au lieu de désallumer. Après être parti on doit revenir, si l’on veut sortir il faut ensuite rentrer... Alors qu’il suffirait de départir ou de désortir. De même si l’on peut voir et revoir un film ou un paysage, on pourrait le dévoir (en se voilant les yeux). Après avoir mangé et remangé, autant démanger (au moyen de deux doigts dans la gorge) ou après avoir lu et relu, on peut parfaitement délire si le sujet ne nous intéresse plus.

On le voit, les académiciens ne se sont pas encore attelés à la véritable tâche de réformer et d’enrichir la langue française. Sont-ils désœuvrés (en ce cas il conviendrait de les résœuvrer) ? Ou dépités alors qu’il suffirait de les repiter ?

A l’association RIEN nous allons déposer un projet de loi pour que désormais les académiciens pitent au lieu de faire les pitres, projet que nous allons remettre aux autorités. Et s’il ne se passe rien de nouveau, nous ferons en sorte de les démettre.

Pour en revenir au chapeau de cet article, si les lycéens avaient simplement rajouté un accent au nom du premier ministre, il serait devenu Dominique Dé-Villepin et le problème aurait été rapidement résolu.

[1] "Le loup et les trois petits cochons"